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L’affaire du collier de la reine

Paris, le 27 septembre 1785

Les lettres patentes pour investir la grand’Chambre et la Tournelle de l’affaire du cardinal ont été bien enregistrées au Parlement. Elles sont motivées pour informer contre M. le cardinal de Rohan soupçonné d’une fausse signature pour contrefaire celle de la reine « notre chère épouse. » Le titre de mon cousin et celui de grand aumônier n’y sont point employés et le Parlement n’est pas prorogé. M. Tison a été nommé rapporteur.

Il parait certain que le cardinal n’a été que dupe de Mme de la Motte et des roués avec qui elle vit. Voici ce que Mme de Chauvelin m’a conté comme le tenant de Mme Brionne revenue de Limour, où elle comptait passer l’été, pour se réunir à sa famille et décider les démarches qu’elle doit faire en faveur du cardinal.

Bohemer, joaillier, qui a fourni le collier, a un associé. Cet associé a rendu service à un ami ; cet ami hors d’état de le satisfaire au terme, évitait son créancier qui s’en était aperçu. L’ayant rencontré un jour face à face, lui dit : « Je vois que vous m’évitez. Est-ce parce que vous nie devez ? C’est mal à vous. Je ne suis pas dans l’intention de vous faire de la peine, quoique je sois dans un assez grand embarras. »

Le débiteur luy répondit « J ai tort ; mais j’espère que je pourrai vous satisfaire dans peu, et même je vous confieray que j’ay quelque espérance de faire fortune. Mais dites-moi, dans quel embarras vous vous trouvez ? »

Le créancier luy dit : C’est à l’égard de ce collier que nous avons Bohemer et moy ; nous ne savons en quel pays le vendre. C’est un objet de quinze cent mille francs. Nous payons les intérêts d’une partie de cette somme depuis longtemps.

Alors, le débiteur luy répondit : « Je vous ai dit que j’avais l’espérance de faire fortune ; c’est par la connaissance que j’ai faite d’une dame, et il est possible que je puisse vous rendre service par le canal de cette dame pour qui la reine a de la bonté et à qui elle permet de parler toutes les fois qu’elle le désire. »

Cette dame est Mme de la Motte qui, instruite de cette rencontre par le débiteur, a formé le projet d’escroquer le collier. L’embarras était de trouver quelqu’un d’un état considérable à qui Bohemer voulut confier le collier. On a jeté les yeux sur le cardinal à qui on a persuadé que ce serait une chose agréable à la reine, qui n’avait pas perdu la fantaisie d’avoir ce collier, de lui faciliter les moyens de l’acheter et que par là, le cardinal rentrerait dans les bonnes grâces de la reine, et que s’il se conduisait bien il deviendrait premier ministre.

Il a donné dans le panneau. Mme de la Motte a supposé avoir des entretiens avec la reine, on a fabriqué quatre faux billets de la reine pour le payement du collier en quatre termes, on les a montré à Bohemer qui a livré le collier au cardinal, et celuy-cy à Mme de la Motte. Voilà le cardinal entre l’escroquerie et la bêtise d’avoir donné dans le piège qu’on luy a tendu. Les informations de l’affaire nous décideront dans quelle classe il doit être placé.

C’est luy qui, après avoir frappé à plusieurs portes, pour payer le premier terme, n’ayant pu trouver de l’argent a dit à Bohemer de s’adresser à la reine. Cette trame parait assez vraisemblable. Je crois le roy et nos ministres assez embarrassés de se tirer de cette affaire, relativement à la manière dont on a usé pour arrêter le cardinal. Elle est indécente et bête.

Un grand vicaire de Mâcon que vous connaissez beaucoup, avec qui j’ai dîné hier, nous a dit qu’on avait été jusqu’à faire croire au cardinal qu’il avait eu une entrevue avec la reine dans les jardins de Versailles. On a trouvé une femme à peu près de la taille de la princesse avec une autre femme, toutes deux voilées et, dans l’obscurité, la reine prétendue luy aurait dit, qu’elle était sensible à ce qu’il avait fait pour elle et qu’il éprouverait les effets de sa reconnaissance et qu’aussitôt, la compagne de la fausse reine lui avait dit. « Madame, voilà Madame et M. le comte d’Artois qui arrivent ; retirez-vous ».

Le grand vicaire nous a dit tenir cette déposition du cardinal, de celuy qui l’a écrite.

Paris, 16 septembre 1785

Je ne vous ai point écrit mercredi, mon cher Fontette, parce que j’attendais de pouvoir vous envoyer les pièces que je joins à cette lettre. Par cette lecture vous serez mieux instruit du fond de l’affaire du cardinal et je crois qu’alors vous aurez de la peine à vous défendre de ne pas croire le cardinal complice.

La commission de juridiction de l’Assemblée du clergé a dressé un mémoire sur l’affaire du cardinal. C’est l’archevêque d’Arles qui est à la tête de cette commission. Ce mémoire n’est pas encore publie ; on le dit bien fait. Le cardinal, dit-on, est revendiqué, pour être jugé par l’archevêque de Mayence, par la chambre impériale de Vezlar. Rome et le Sacré-Collège l’abandonnent à son mauvais sort. Quant à la démarche de l’Assemblée du clergé, elle n’aura aucune suite, passé la présentation du mémoire au roy. Je crois bien que celle de la chambre de Vezlar et celle de l’archevêque de Mayence n’en n’auront pas davantage.

Lettres patentes

Louis, ayant été informé que les nominés Boheiner et Bassenge auraient vendu au cardinal de Rohan un collier de brillants, que le cardinal, à l’insu de la reine, notre chère épouse et compagne, leur aurait dit être autorisé par Elle à en faire l’acquisition moyennant une somme de 1.600 mille livres, payables en différents termes et leur aurait fait voir à cet effet des prétendues propositions qu’il leur aurait exhibées comme approuvées et signees par la reine, que le dit collier ayant été livré par les sieurs Bohemer et Bassenge au dit cardinal et le premier paiement ayant été convenu entre eux n’ayant pas été effectué ils auront eu recours à la reine.

Nous n’avons pu voir sans une juste indignation que l’on ait emprunté un nom auguste et qui nous est si cher à tant de titres et violé avec une témérité inouïe le respect à la majesté royale.

Nous avons pensé qu’il était de notre justice de mander devant nous le cardinal et sur la déclaration qu’il a faite qu’il avait été trompé par une femme nommée La Motte de Valois, nous avons jugé qu’il était indispensable de nous assurer de sa personne et de celle de la dite La Motte de Valois et de prendre les mesures que notre sagesse nous a suggérée pour découvrir tous ceux qui auraient pu être auteurs, fauteurs ou complices d’un attentat de cette nature et que nous avons jugé à propos de vous attribuer la connaissance pour être le procès par vous instruit et jugé, la grande chambre assemblée.

A ces causes nous vous avons par ces présentes signées de notre main, attribué et attribuons la connaissance des faits et et détails cy dessus mentionnés, circonstances et dépendances, pour à la requête de notre procureur général, être le dit procès instruit, fait et forfait, la grand’Chambre assemblée, aux auteurs, fauteurs, complices, participes et adhérents, les dits faits ou délits, circonstances ou dépendances, suivant la rigueur des ordonnances, vous attribuant à l’effet de tout cy dessus en tant que de besoin toutes nos cours et juridictions dans toute l’étendue de notre royaume et icelles interdisons à toutes nos cours et autres juges et attendu que la matière requiert célérité pour ne pas laisser perdre les preuves qui pourraient dépérir par le retardement, nous vous mandons et ordonnons d’informer à la requête de notre procureur général et faire tous les autres actes tendant à constater les dits faits et délits, nous avons autorisé et autorisons pour procéder aux dites instructions même en celle de vacation.

Pour les dites informations et autres procédures rapportées devant nous, la grande chambre assemblée après la rentrée du Parlement, y être par vous statué ainsi qu’il appartiendra, si vous mandons.

par Webmaster
Publié le 17 avril 2003 - Modifié le 17 septembre 2006
 
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