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Légendes de la Seine

Au bruit d’un prodige pareil, auquel ils n’osaient croire encore, tant sa nouveauté les émerveillait, d’innombrables coeurs s’étaient réjouis ; et surtout les coeurs des pauvres hères qui, du fond de leur angoisse, traînant leur éternel boulet, gardaient l’intime assurance que les mains de ce divin Sauveur allaient enfin rompre leurs liens et leur partager ainsi qu’aux heureux le pain d’Espoir et de Justice.

Mais le miracle avait fleuri, selon le dire des Prophètes... Des rois, des bergers, des pêcheurs, des marchands partis en caravane, confirmaient sa révélation. Et ceux qui écoutaient leur récit le buvaient avec une telle soif que leur gorge en perdait haleine. Ils contaient dans leur témoignage, ces rois, ces bergers, ces pêcheurs et ces mar­chands, amis des chameliers, que, là-bas, vers Bethléem, au-dessus même de la crèche, par une blanche et froide nuit d’hiver, pour leur annoncer la bonne nouvelle, une étoile inonda l’espace d’un embrasement inaccoutumé dont la lueur providentielle nimbait d’une auréole d’or les terrasses de la cité, les palmeraies, les eaux du lac et les métairies environnantes ; si bien que, guidés par sa flamme, ils se rendirent vers l’étable, en franchirent le seuil, et puis, à genoux, les mains jointes, adorèrent cet enfantelet qui leur souriait de ses yeux purs.

Alors il sembla pour les hommes qu’un printemps, inconnu des bois et des jardins, venait brusquement de s’épanouir, et leurs âmes extasiées en respiraient le souffle avant-coureur dans les prémices de l’aurore. Après tant de nuits aux lourdes ténèbres, le monde crut au grand réveil et la terre entière tressaillit d’espoir... Or, les temps prédits s’accomplirent ! Et le Sacrifié sublime, percé des clous du Golgotha, mourut pour le salut de tous...

Telle était l’histoire merveilleuse que le bon Seine contait aux foyers paysans, dans les cabanes des clairières... Et il la contait d’une ardeur si communicative, qu’il opérait des conversions, même dès le premier soir. Alors, suivi de ses disciples, il reprenait sa marche interrompue, évangélisait de nouvelles foules ; et selon le dire de l’époque :

Il n’y avait si grande beste
A qui ne fist baisser la teste.

Enfin lui vint l’ordre du Ciel de faire halte en certain lieu et d’y construire une abbaye. C’était l’Abbaye de Saint-Seine.

Exhortée par le chant d’une cloche invisible qui la guidait dans son travail, la troupe de ses néophytes ne tarda point d’en élever les murs. Le moutier jaillissait du sol comme une grande rose blanche, et il répandait la clarté, spirituelle et matérielle, sur tout l’ensemble du pays.

Mais le mauvais esprit. qui était jaloux des précieux secours apportés aux humbles, déclencha l’invasion des guerriers d’Outre-Rhin. Les vases d’or furent volés avec les ornements du culte. Leur torche y sema l’incendie. Un rêve partait en fumée qui, cependant, bientôt renaîtrait de ses cendres, car l’invincible foi qui soulève les monts galvanisa ses premiers bâtisseurs. Reprenant la truelle, ils se remirent à l’ouvrage ; et les chevaliers de Bourgogne qu’avait gagnés l’exemple de leur foi, jurèrent d’assumer la garde du couvent. Ainsi n’eut-il plus à souffrir des sévices du barbare.

Or, depuis ces tragiques épreuves, des années s’étaient succédé et le bon Seine, peu à peu, s’inclinait sous le poids de l’âge... Un jour, nous conte la Légende, il revenait à l’Abbaye, après de longues randonnées où il avait prêché les foules, perclus de fatigue, mais le coeur jovial, car ses prédications lui avaient recruté de nombreux adeptes. Il était monté sur un âne, fidèle compagnon de ses déplacements. Songez qu’il avait tant marché au cours de sa rude existence, et que ses pauvres jambes gourdes se refusaient à de nouveaux efforts !

Parvenu au bout de sa route, à deux toises de l’Abbaye, l’animal fit halte aussitôt devant une pierre en forme de dalle, qui se trouvait là, nul ne savait depuis combien de temps et, pour permettre à son vieux cavalier une descente moins pénible, il s’agenouilla sur cette pierre. Mais prodige miraculeux, voici que le genou de l’âne y creusa un trou profond. Quand la bête se releva, une eau d’une source inconnue en jaillit, blanche comme neige ; la Seine enfin voyait le jour...

Or, depuis ces événements, il s’établit dans la Bourgogne une croyance merveilleuse affirmant que ce religieux avait reçu le don céleste de faire choir la pluie ou briller le soleil. On le promut au rang des Saints... On voit encore sur la pierre qui sert de borne à l’Abbaye une sorte de bas-relief qui le figure sur son âne.

Quant à la légende païenne la voici dans sa pure fleur, riche d’un poétique suc :

Seine était fille de Bacchus et la plus jolie de toutes les nymphes qui accompagnèrent la blonde Cérès, lorsque la déesse des blés parcourut le pays des Gaulois pour y rechercher Proserpine. Celle-ci s’était réfugiée le long des rives de la mer qui devaient être, un jour futur, dénommées la terre normande.

Sitôt qu’elle l’eut retrouvée, Cérès, déesse généreuse, pour récompenser la fidèle nymphe des services qu’elle lui avait rendus, lui fit don, en remerciement, des prairies qui bordent le rivage. Puis, soucieuse d’autre part d’égayer sa solitude, elle lui laissa pour compagne une autre des nymphes qui l’avait suivie et qui portait le nom d’Héva. Ainsi, veillant l’une sur l’autre, elles pourraient mieux se garer des entreprises de Neptune qui, du fond de son liquide empire, espionnait les moindres gestes qui avaient pour acteurs les humains.

Or, le dieu armé du trident ne tarda pas à découvrir cette insoucieuse étourdie qui jouait au bord de ses vagues. Désireux d’en faire sa captive, il s’élança brusquement hors des flots.

Alertée par les cris d’Héva, la nymphe, éperdue de terreur, s’enfuit d’une course rapide, et Neptune la poursuivit à travers plaines et vallons... Peu à peu, gagnant du terrain, il avait saisi le pan de son voile qui flottait derrière son col.

Alors la malheureuse Seine, à bout de souffle et de vigueur, qui déjà se sent vaincue, dans une ardente imploration invoque son père Bacchus et Cérès, sa bonne gardienne, de la sauver du péril... Soudain, prodige inouï, voici que son voile, sa robe et tout son être délicat se diluent en un torrent d’eau, qui s’étale en fleuve couleur d’émeraude et brille et joue à travers les prés qu’elle avait chéris d’un si tendre amour.

Les autres nymphes, ses compagnes, qui l’avaient suivie dans les Gaules et étaient reparties avec Cérès, furent métamorphosées, comme elle, en rivières, et devinrent ses affluents : Héva, seule, fut épargnée. Mais dès qu’elle apprit le destin de Seine, elle mourut de chagrin.

Les tristes choeurs des Néréides lui dressèrent un mausolée, face aux vagues de l’Océan, fait de roches blanches et noires. Ce tombeau prit le nom d’Héva ; il forme le cap de la Hève. Echo y veille nuit et jour et, en mémoire de la nymphe qui avait prévenu son amie des dangers du dieu de la mer, prévient maintenant les marins du péril qui naît des récifs égrenés le long de ces côtes.

par Ch. Quinel et A. de Montgon
Publié le 13 octobre 2003 - Modifié le 18 septembre 2006
 
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