Sur la rive gauche de la Seine, face au château du Louvre, on pouvait voir jusqu’en 1663, époque où Mazarin la démolit pour faire place au Collège des Quatre Nations, là où est aujourd’hui l’Institut, une tour d’aspect rébarbatif et même sinistre : la Tour de Nesle.
Construite sous Philippe Auguste pour faire partie, comme la tour du Louvre, son vis-à-vis, de l’enceinte de Paris, elle avait pris son nom de l’hôtel de Nesle tout proche, vaste demeure des seigneurs de Nesle, de la puissante Maison de Clermont.
La tour de Nesle n’était, en l’année 1626, où se place l’histoire que nous allons conter, guère utilisée ; ce n’était plus une défense, ni une prison. Quelques vieux invalides y logeaient, non pour y tenir garnison, mais avoir un gîte.
Gîte morose que celle vieille tour dont les pieds baignaient dans la Seine et dont les salles du corps de logis rappelaient les tragiques souvenirs de Marguerite de Bourgogne qui y fut étranglée par ordre du Roi, son époux, tandis que Philippe et Gautier d’Aunay y avaient été écorchés vifs.
Pourtant l’endroit était passant et fréquenté par la plus élégante société. Si les terrains vagues des jeux de paume occupaient les bords du fleuve, à proximité s’élevaient des hôtels des plus aristocratiques, dont l’hôtel de la Rochefoucauld, tapis au fond de vastes jardins.
Il y avait surtout l’hôtel de Nevers construit sur l’emplacement de l’antique hôtel du Grand-Nesle ; où, à toute heure du jour et même de la nuit, des personnes de la meilleure noblesse se donnaient rendez-vous.
Tant d’allées et venues étaient une source de jolis profits pour le malheureux que tout Paris connaissait sous le nom du mendiant de la Tour de Nesle. Celui-ci avait nom frère Lazard et appartenait à l’ordre des Carmes déchaux. Il 1ui était impossible, comme aux autres moines mendiants, de se rendre chez les marchands et les bourgeois et chez les suisses des nobles demeures quêter sa part de pitance pour son couvent ; il était sourd et muet et par surcroît aveugle.
Aussi venait-il, dès le matin, aidé d’un bâton, jusqu’à la porte de la tour ; il s’asseyait sur une pierre et là il tendait sa sébile jusqu’à l’Angélus du soir. Alors, il se levait et péniblement regagnait son couvent.
Ce n’était pas lui qui rapportait les moins belles aumônes et les moins avantageuses. S’il ne récoltait pas dans sa besace, croûtons de pain, légumes ou autres yictuailles parfois savoureuses, il faisait, par contre, ample moisson de menue monnaie, car nul dame ou cavalier ne se fût avisé de passer devant frère Lazard sans déposer une obole dans sa sébile d’étain. Le mendiant était psychologue : il savait que si les grands de la terre sont souvent pitoyables aux misères humaines, ils ne veulent pas être trop brutalement heurtés par la vue même de ces infortunes, aussi dissimulait-il toujours son triste visage et jamais nul ne pu dire qu’il avait vu ses traits sous son capuce éternellement baissé.
Il y avait une assez nombreuse compagnie réunie ce soir de printemps dans l’hôtel de Nevers où le duc Charles de Gonzague, continuant les traditions de son père, et surtout de sa mère, la turbulente Henriette de Clèves, aimait recevoir.
Les plus jeunes parmi les hôtes s’étaient répandus dans les beaux jardins et sous les frondaisons avaient vite organisé, avec l’aide de quelques violons, un gai bal champêtre. Par les fenêtres ouvertes, on entendait des rires qui couvraient les rythmes à la mode et les airs de danses qui commençaient à faire fureur.
Ici, dans les grandes salles éclairées par de nombreuses bougies, on était évidemment moins gai. Des darnes âgées, autour d’une table, jouaient en silence à la bouillotte, de vieux gentilshommes, compagnons du feu duc, fidèles aux modes qu’ils portaient sous le galant Roi Henri, causaient dans les coins.
Le groupe le plus animé, où l’on remarquait le maître de céans, était réuni autour d’une belle jeune femme qui ne paraissait pas avoir plus de vingt-six ans : Marie de Rohan-Montbazon, duchesse de Chevreuse.
Elle avait épousé en premières noces le duc de Luynes et était déjà veuve et remariée. Sa vie était fort agitée. Ne disait-on pas qu’elle était l’âme de tous les complots contre le cardinal de Richelieu à qui elle ne pardonnait pas d’avoir succédé à son premier mari dans la faveur du Roi ?
Tous les nouveaux « malcontents », et ils étaient nombreux, considéraient Marie de Chevreuse comme seule capable de les débarrasser d’un ministre haï qui prétendait abaisser la noblesse. Des châteaux avaient été rasés, des gentilshommes arrêtés ou bannis et si on laissait faire « l’homme rouge » on finirait par assister à des exécutions.
C’est de ce mécontentement que l’on parlait ce soir à mots très couverts, car le Cardinal avait des oreilles partout, à l’hôtel de Nevers dans le groupe où trônait la belle duchesse.
Un grand jeune homme, habillé avec recherche, entrait à ce moment. Il regarda autour de lui, aperçut Marie de Chevreuse et fendant le cercle qui l’entourait, il vint s’incliner devant elle et lui baisa la main.
Discrètement le groupe se dispersa et les deux jeunes gens se trouvèrent seuls en face l’un de l’autre.
- Eh bien ? Interrogea la duchesse en dissimulant son impatience sous un sourire.
- Tout est prêt, répondit à voix basse le comte de Chalais, tel était le nom du jeune homme, et cette fois nous n’aurons plus les mêmes mécomptes que l’an dernier.
Henry de Talleyrand, comte de Chalais, avait en effet, l’an passé, déjà sous l’influence de Mme de Chevreuse, tenté un coup de main contre Richelieu. Cette tentative avait piteusement échouée ; il s’en était bien tiré et seuls quelques vagues comparses avaient été jetés en prison.
- Combien d’hommes ? demanda la duchesse tout en lissant sa robe.
- Dix, c’est bien suffisant. Tous résolus. Il y a d’Estrades...