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L’âme du premier violon

En ce douzième jour de septembre de l’an 1516, on fêtait à Fontainebleau l’anniversaire de la naissance du roi François 1er. La nuit était chaude et une brise très douce apportait les senteurs des feuilles de la forêt à peine jaunies par l’ardeur d’un été sur son déclin.

La Cour allait bientôt quitter ces délicieux parages où elle avait séjourné pendant la belle saison. Le Roi avait décidé de faire au château moult embellissements et adjonctions, grandes galeries, salles, librairie, chapelle, cabinets, commodités et il fallait céder la place aux architectes, peintres, sculpteurs et autres gens d’art et de sapience venus tout exprès des pays d’Italie.

La fête avait donc la mélancolie des choses qui finissent : un bel été et un séjour embelli par tous les plaisirs et tous les agréments.

Afin de profiter du charme de la nuit, une grande tente avait été dressée sur le bord du bassin. Ce pavillon de toile, vaste comme un château, était orné, à l’intérieur, de belles tapisseries de Beauvais et de Flandre encadrées dés velours de Gênes et des étoffes d’Orient les plus rares offertes par la Sérénissime République de Venise. De merveilleux tapis de Perse étaient étendus sur le sol en telle quantité que l’on croyait marcher sur des lits de plume.

Un des côtés de la tente donnant sur le bassin était ouvert et eût permis à la vue de s’étendre au loin sur la pièce d’eau et au delà sur la forêt, si les centaines de torches et de cierges qui éclairaient la fête n’eussent fait pâlir la lune et les étoiles.

La Cour était rassemblée, il y avait là des vieux hommes de guerre dont la rude allure s’était affinée au contact de la société italienne à laquelle ils avaient été mêlés pendant le dernier règne, il y avait de jeunes gentilshommes instruits de tous les secrets de l’élégance, sachant aussi bien manier l’épée ou la lance de joute ou de combat que composer un poème en l’honneur d’une dame ; il y avait enfin un essaim de femmes plus jolies et plus bravement habillées les unes que les autres.

Ce n’étaient que brocarts de soie et étoffes d’or incrustés de pierreries, ajustements de velours, ornements d’hermine et de petit-gris, bijoux ciselés par les maîtres-orfèvres de Sienne ou perles apportées par les navigateurs du royaume de l’Inde.

Parmi ces dames et ces gentilshommes évoluaient des artistes italiens autour desquels on se pressait pour les entendre parler de leur belle patrie où venait de renaître la douce civilisation antique.

De tous, le plus fêté était certainement Lionardo da Vinci, le divin Léonard, arrivé tout récemment des Etats de Toscane et auquel le Roi avait offert, en plus d’une pension, le joli château de Cloux, près d’Amboise.

Le grand artiste, en même temps peintre, architecte et sculpteur, doublé d’un grand savant, avait de peu dépassé la soixantaine, ses traits étaient d’une rare beauté. Bien qu’il portât une longue barbe blanche et qu’il affectât dans son habillement une sévérité un peu désuète, son aspect respirait la jeunesse.

Il était assis sur un tabouret, ayant à ses pieds son bel élève Francesco Melzi, dans la gloire de ses vingt ans et ce groupe charmait tous les yeux.

On se pressait autour du maître et de son disciple, cent questions jaillissaient à la fois des plus jolies lèvres, et à toutes Léonard de Vinci répondait d’un mot de sa voix grave et chantante ou tout au moins d’un sourire.

- Est-il vrai qu’Isabelle d’Este est tant belle que vous l’avez représentée ?

- Pour quel motif n’avez-vous point achevé la statue du seigneur duc François Sforza ?

- Cette statue a-t-elle véritablement, comme on le prétend, quarante pieds de haut du sabot de son cheval à la plume de son heaume ?

- Peut-on vraiment voler dans les airs à la façon des oiseaux ?

C’était là un sujet qui passionnait le Florentin ; il avait entrepris sur le vol des oiseaux de profondes études, aussi sur ce dernier point se mit-il à parler longuement à un auditoire qui buvait ses paroles. Chacun croyait dès le lendemain imiter l’aigle ou l’épervier et s’élancer à la conquête du ciel. Le fâcheux exemple d’Icare ne refroidissait aucun enthousiasme.

L’entrée du Roi arrêta ces propos.

François 1er était alors dans tout l’éclat de sa jeunesse ; d’une splendide stature, il dépassait de près d’une tête les hommes de son entourage. Il portait des chausses et un pourpoint de satin blanc et un court mantelet broché d’argent pendait sur ses épaules ; il était coiffé d’une toque ponceau garnie d’une plume blanche attachée par une agrafe où brillait une grosse émeraude.

Son visage, au grand nez droit, était souriant et amène ; il saluait en s’avançant et disait aux dames des paroles douces et galantes.

A ses côtés venait la Reine, dame Claude de France, que la nature n’avait pas comblée de ses dons ; elle dissimulait tant bien que mal sous l’ampleur de ses jupes une boiterie légère.

Le couple royal était escorté des plus grands du royaume, mais parmi eux on remarquait Triboulet, le fou du Roi, pauvre être chétif et contrefait qui rachetait sa disgrâce physique par un esprit caustique et souvent irrévérencieux.

Entre toutes les personnes rassemblées sous la tente, le souverain distingua d’abord Léonard de Vinci, il s’approcha de lui et lui parla familièrement.

- Je ne vois pas votre élève Francesco Melzi ; ne vous aurait-il pas accompagné ?

- Sire, il reviendra dans un instant. Mais plairait-il au Roi de venir vers le bassin ?

Cette requête étonna le Roi qui pourtant se laissa guider jusqu’au bord de la pièce d’eau et il s’accouda à la balustrade pour continuer la conversation commencée.

par Ch. Quinel et A. de Montgon
Publié le 19 novembre 2004 - Modifié le 17 septembre 2006
 
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